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Ceci est un extrait de mon plan de cultures pour 2021. Chaque ligne de couleur correspond à une culture. Faire coïncider chaque ligne au bon endroit, sur la bonne longueur de temps, au bon moment, en tenant compte de la saisonnalité de chaque variété, de la météo, des rotations nécessaires au bon maintien de la qualité du sol, mais aussi des souhaits des clients professionnels et particuliers, relève d’un véritable casse-tête quotidien qui suscite déjà en temps normal quelques sueurs froides.Mais cette année, les dés sont biaisés.
Si j’ai l’habitude de composer avec des (im)probabilités, aujourd’hui il y a trop d’inconnues dans l’équation.Confinera-t-on, confinera pas, quand finira-t-on d’avancer à tâtons ?Est-ce que le printemps verra renaître des jours plus prospères où serons-nous contraints, encore, de nous y soustraire ?
Alors que l’Etat n’a toujours pas décidé à quelle sauce nous serons mangés, avec ou sans le fonds de solidarité pour janvier, j’ai fait les comptes pour ledit mois de janvier : 2,5€. 2,5€, voilà le montant total de mon salaire, « le compte, il est pas bon, Kevin ! » à ce tarif là, Il n’y a pas vraiment de paillettes, c’est plutôt coquillettes.
Maraîchers des restaurants comme beaucoup d’autres sous-traitants de la gastronomie, nous sommes les grands oubliés. On nous demande à l’année des produits d’exception, de perpétuer nos savoir-faire avec passion, mais finalement où tout cela nous mène-t-il ? « Vous n’êtes pas fermés, vous pouvez vendre aux particuliers » disent-ils. Mais les particuliers, où sont-ils ? Bien sûr, je ne parle pas de nos clients habitués, mais de ceux qui se sont promenés dans nos campagnes, dérogation à la main, lors du 1er confinement, qui se sont fait la belle au deuxième et qui finissent leur St Valentin avec la fraise hors-sol de Salvéol.
Autre point : quand bien même des aides nous seraient accordées, on nous demande une baisse de la moitié du chiffre d’affaires par rapport à l’année dernière, pour en bénéficier. Si mes calculs sont bons, dans 15 jours, la boucle sera bouclée, car au mois de mars l’année dernière, on n’a pas tellement fait des affaires… On pourra retourner les chiffres dans tous les sens, -50% de -50% ça ne fait plus grand-chose, et je ne vois pas très bien comment on pourrait vendre moins, que rien.

Alors, nous y voilà : nouveau paragraphe, alinéa. Il faut prendre du recul pour un nouveau saut de page. Mais sous quels présages ? Nous avons trop de questions et pas le temps d’y répondre, car déjà la terre nous rappelle qu’il n’y a de morte saison que pour ceux qui sommeillent. Et nous ne sommes pas de ceux là, puisque nous sommes des « travailleurs essentiels ». Essentiels à la nation, mais le gouvernement n’a pas jugé essentiel de nous comprendre et nous n’avons pas un Philippe Etchebest paysan pour nous défendre.Alors pour nous, il n’y a aucune possibilité de revenir en arrière. Il n’y a que la ligne droite, qui parfois trébuche, qui souvent boite et qui tend vers l’oblique, mais qui n’en finit pas de s’étirer en un trait.Espérons que le jour est proche où nous verrons nos lignes droites prendre la tangente et le cercle de nos incertitudes finir dans la descente. Sinon, nous n’aurons plus qu’à ranger gentiment notre passion pour songer à une reconversion.Et bonne dégustation ! 🍓🤢